À l’occasion de l’hommage rendu le 15 juin 2026 par les autorités nigériennes à Mamani Abdoulaye dont une rue de Niamey porte désormais le nom, le documentaire ” Sur les traces de Mamani Abdoulaye ” que lui a consacré sa fille a été projeté au CCN/MA de Niamey. Sorti en 2019, le film de 63 mn réalisé par Amina Mamani, coproduit par Michel K. Zongo et Christian Lelong, met en lumière des faits marquants de la vie de l’écrivain, syndicaliste et homme politique nigérien. Un parcours indissociable de l’histoire du Niger à la veille et au lendemain de l’indépendance, mais paradoxalement peu ou pas évoqué dans l’histoire officielle.
Mamani Abdoulaye (1932-1993) est surtout connu pour ses œuvres littéraires dont le roman éponyme Sarraounia, qui a fait l’objet d’une adaptation au cinéma en 1986 par le cinéaste franco-mauritanien Med Hondo. En revanche, ce dont il est fait très peu cas concernant Mamani Abdoulaye, c’est sa vie de militant syndicaliste, de journaliste, d’intellectuel engagé, d’homme politique. Il fut élu député de Zinder en 1956 sous la bannière de Sawaba, et a lutté pour la liberté des peuples et l’indépendance de son pays, le Niger. Des faits ignorés par certains, délibérément tus par d’autres, que met en lumière le documentaire que sa fille lui a dédié.
Une dizaine d’années de recherches
Archives écrites, interviews audios, vidéos, témoignages des amis, compagnons, parents et connaissances de Mamani Abdoulaye, analyses des chercheurs, le film est le fruit d’un travail conduit avec patience et persévérance, sur une dizaine d’années, entre 2008 et 2018. L’enquête pour le tournage du film rappelle une odyssée, car on parcourt divers lieux au Niger ( Magaria, Zinder, Niamey…), mais aussi à l’étranger notamment Paris, Lausanne, Genève, Dakar, et Alger où Mamani Abdoulaye a passé une grande partie de ses 14 années d’exilé politique (1960-1974). Comme le titre du film l’annonce, on est littéralement sur les traces de Mamani Abdoulaye.

Le documentaire Sur les Traces de Mamani Abdoulaye foisonne de témoignages. La voix off de la réalisatrice conduit l’enquête, servant de fil conducteur à l’histoire. Le récit est principalement porté par des personnes qui ont vécu les moments de luttes syndicale et politique avec Mamani Abdoulaye ou ayant partagé sa vie. Gonimi Boukar, son ami d’enfance, témoin clé de beaucoup d’événements, raconte non sans émotion, qui était Mamani Abdoulaye, et ce qu’il a fait durant sa vie de combats et d’exil, sans désespérer, au cœur de l’histoire contemporaine et du mouvement de décolonisation de l’Afrique : « Un homme incompris… », regrette-il. D’autres personnages du film, comme Maarou Moussa, évoquent la violence, la persécution dont ont fait l’objet les militants de l’UDN Sawaba, parti créé par Djibo Bakari, Mamani Abdoulaye suite à la scission du PPN/RDA. Sont évoqués également des moments d’incertitude, de violences, dont on perçoit chez certains personnages le souvenir indélébile des douleurs endurées. C’est une triste période de l’histoire du Niger marquée par des rivalités parfois violentes entre les deux principaux camps politiques ; la dissolution et l’interdiction du parti Sawaba par l’Etat sous le régime du PPN/RDA ; l’exil pour certains comme Mamani Abdoulaye qui va passer 14 longues années à l’extérieur. Une situation qui rappelle à bien des égards celle qu’ont connue d’autres pays africains à l’orée des indépendances.
L’image d’un homme de conviction
Évidemment, le documentaire suscite l’émotion dans certaines de ses séquences, comme lorsqu’on parle de l’homme de caractère qu’était Mamani Abdoulaye ou quand se manifeste chez les siens la nostalgie d’avoir été privé très souvent d’un époux, père, du fait de l’exil, des arrestations et son décès brusque dans un accident de circulation alors qu’il quittait Zinder pour Niamey afin de recevoir un prix littéraire. La réalisatrice, avait à peine 10 ans. « J’ai longtemps attendu ton retour et la poupée que tu m’avais promise », soupire-t-elle. Cependant, par sa démarche esthétique, à travers des images, les sonorités, des anecdotes, la poésie avec la voix forte du slameur Jhonel déclamant les vers de Poémérides (1972) recueil de poèmes de Mamani Abdoulaye, la réalisatrice sait détendre l’atmosphère dans le récit malgré la gravité du sujet.
Tel qu’on le découvre, le parcours de Mamani Abdoulaye illustre la constance dans ses convictions et son attachement à son pays, ses espoirs, malgré l’exil et l’infortune. Son empressement à rentrer au Niger dès la prise du pouvoir par les militaires en 1974 se soldera par la prison. Mais son engagement resté intact, se poursuivra même privé de liberté physique. En 1980 parait son roman Sarraounia, un chef d’œuvre conçu en prison, qui symbolise la résistance, la défense de la dignité, le refus de la résignation. Un livre auquel de nombreuses personnes identifient Mamani Abdoulaye. A-t-il ainsi pris sa revanche en littérature ? C’est bien ce que pense Jean Dominique Penel, spécialiste de la littérature nigérienne. En effet, si Mamani Abdoulaye a eu moins de fortune en politique, il a pu accomplir de belles œuvres à travers la littérature.
Une réhabilitation des figures oubliées par l’histoire
Les tenants du pouvoir de l’époque ne sont pas présents dans le film. Mais l’œuvre a le mérite de poser le débat sur les moments tumultueux de l’histoire politique du Niger dans les années 1960 ; les divergences profondes entre les acteurs dans le processus de construction de la Nation. D’une certaine manière le film réhabilite certaines figures “bannies”, des hommes et femmes, travailleurs, intellectuels, simples citoyens qui ont joué un rôle dans l’histoire contemporaine et du mouvement de décolonisation de l’Afrique, mais dont « l’histoire officielle », ne fait pas cas. En dépit de tout, les victimes ou leurs familles semblent avoir pardonné, même si les souvenirs subsistent génération après génération.
Concernant Mamani Abdoulaye, sa fille a réussi ainsi à mettre en lumière ce qui est ignoré ou oublié de l’homme, grâce à l’art, précisément le cinéma, domaine où elle mène une carrière déjà riche en succès. Après les documentaires Hawan idi (2012 ) ; Le silence des papiers (2014) ; Sur les Traces de Mamani Abdoulaye (2019) ; la réalisatrice poursuit son avancée en fiction avec L’envoyée de Dieu (2022) et le projet du long métrage Le repenti en développement.
Souley Moutari(Onep)


