RÉMOUNIZÉ, « Un voyage immersif dans les silences de l’histoire de l’art » : redonner une existence aux figures noires effacées des images

Partager sur facebook
Facebook
Partager sur google
Google+
Partager sur twitter
Twitter
Partager sur linkedin
LinkedIn
Affiche de la démonstration visuelle Rémounizé : Marguerite Deurbroucq et une personne réduite en esclavage, Pierre-Bernard Morlot, 1753, Musée d’Histoire de Nantes. Crédits image ©trayskreyol

RÉMOUNIZÉ est une démonstration visuelle, portée par l’association Trayskreyol présidée par la martiniquaise Nadine Priam-Plesnage, journaliste, experte en communication culturelle et médiation stratégique dans le champ des industries culturelles et créatives (ICC). Le sous-titre programme de cette démonstration visuelle, « Un voyage immersif dans les silences de l’histoire de l’art », en dévoile l’ambition : dé-montrer, c’est à la fois déconstruire et montrer autrement, défaire ce qui semblait aller de soi et redonner une place humaine à celles et ceux que les images ont longtemps réduits au silence. En créole haïtien, « Démounizé » désigne l’acte d’ôter à quelqu’un sa qualité d’être humain. Rémounizé, un néologisme, en est la réponse et le renversement : rendre à nouveau visible l’humanité de celles et ceux que l’histoire et les images ont effacés. Cela, en innovant à travers une médiation mémorielle numérique et inclusive.

Que les noms jamais dits prennent place, que les visages muets parlent…

Rémounizé, c’est aussi un court métrage en 3D qui mène au cœur de la démonstration. Créée sur une idée originale de Nadine Priam-Plesnage, cette œuvre immersive d’environ 8mn, coproduite par Trayskreyol et Kucibok, dont la direction artistique a été assurée par le curateur guadeloupéen David Démétrius captive d’emblée par son style de narration aux allures de conte, embarquant pour une traversée sur cinq siècles, entre l’Europe, l’Afrique et les mondes atlantiques. 

Capture d’écran dans la démonstration visuelle Rémounizé du tableau “Marguerite Deurbroucq, née Sengstack, et une femme vivant en esclavage à Nantes”, Pierre-Bernard Morlot, 1753, Musée d’histoire de Nantes, Nantes, France.

« Regarde bien ! Ce que tu vois n’est pas toujours ce qui est montré ; et ce qui est montré ne dit pas toujours tout », fait remarquer la voix d’adulte en réponse aux interrogations d’un enfant face aux figures qu’il observe sur des tableaux. Le film s’ouvre ainsi sur ce dialogue rappelant le conteur qui raconte une histoire à un enfant censé en retenir la leçon. L’intention est effectivement d’amener à ouvrir non seulement les yeux, mais aussi l’esprit pour une réflexion sur ces noirs réduits au silence, au sens propre comme au figuré. Ces africains qui furent arrachés de leurs terres, leurs cultures pour être réifiés, déshumanisés pendant la longue période de traite négrière.

Afro descendante, Nadine Priam-Plesnage, fondatrice de TKacademy.art ( https://tkacademy.art/), une plateforme e-learning dédiée aux arts, cultures et patrimoines des mondes africains et caribéens, relance ici avec lucidité le débat et invite au travail de réflexion visant à ré humaniser celles et ceux à qui l’humanité a été déniée. Elle investit un des champs où a été opéré cet effacement, l’histoire de l’art, telle que présente ou montrée dans les musées, les tableaux, les images où les noirs apparaissent sans véritablement exister. 

Émouvant, ces visages, d’hommes, femmes, enfants que montre la variation des plans dans le mini film. C’est ce que fut depuis des siècles l’art occidental : des figures noires comme des silhouettes secondaires, des visages sans nom, corps assignés à un rôle de valet, servant du café au maître, du chocolat fruit de son travail dont il ne peut en jouir. 

Capture d’écran dans la démonstration visuelle Rémounizé du tableau “Portrait de famille dans un paysage”, Frans Hals, vers 1645-1648, Musée Thyssen-Bornemisza, Madrid, Espagne. Crédits image ©trayskreyol

À propos de toutes ces « présences invisibilisées », Rémounizé propose un changement de regard, une relecture critique de ces hiérarchies visuelles héritées de l’histoire de l’art. Il est question, de revisiter cinq siècles d’histoire, entre l’Europe, l’Afrique et les mondes atlantiques, pour interroger la représentation et redonner une existence à ceux qui ont été effacés des images, des récits. Ainsi que le suggère le conteur, il s’agit d’une invitation, un acte de déblayage, une promesse : que les noms jamais dits prennent place, que les visages muets parlent, que les ombres reprennent voies, et que le musée ne soit plus un tombeau d’images, mais un espace vivant de mémoires.

Heureusement qu’au-delà de l’art occidental, que ce soit de l’autre côté de l’Atlantique ou l’Outre-mer, les afro descendants ont gardé vivante cette mémoire, leur spiritualité, leur patrimoine culturel qu’ils perpétuent d’une manière ou d’une autre, comme le fait Nadine Priam-Plesnage à travers diverses initiatives dont Trayskreyol qui porte le projet Rémounizé.

Une démarche, des outils pour une belle ambition

De par ses objectifs, l’ambition portée par le projet Rémounizé est grande et belle. Restituer leur humanité et identité à des figures marginalisées dans les créations artistiques, dans une perspective de réparation symbolique et pédagogique. Dans ce sens la démarche mise sur la démocratisation de l’accès à la culture et au patrimoine en proposant des ressources gratuitement disponibles sans condition de localisation géographique. Le programme s’inscrit également dans l’innovation en matière de médiation culturelle en combinant intelligence artificielle et immersion 3D pour renouveler les pratiques de transmission mémorielle auprès des jeunes publics.

Le recours au sous-titrage LSF, l’adaptation aux publics en situation de handicap, et bientôt une diffusion multilingue à destination des communautés caribéennes et diasporiques garantit une accessibilité universelle aux ressources. Un dispositif multimédia inédit est également déployé avec des outils complémentaires pour rendre les ressources disponibles et faciliter leur accès : site internet dédié ; film 3D immersif dans lequel des personnes effacées prennent la parole, guidées par une voix de conteur ; fanzine (magazine illustré) numérique librement téléchargeable ; livret pédagogique et des ressources complémentaires librement téléchargeables ; et bientôt des magnets IA conversationnels pour permettre au public d’interroger les œuvres de manière autonome et critique.

L’offre conçue et développée à travers Rémounizé dans une démarche résolument inclusive va intéresser assurément les publics scolaires, les médiateur.rices culturel.les et le grand public. Les jeunes de 12 à 25 ans, dont les pratiques numériques (formats courts, interactifs) sont rarement mobilisées comme leviers d’éducation à l’image et à la mémoire historique ; les personnes malentendantes, exclues de la plupart des dispositifs audiovisuels culturels faute d’accessibilité ; les enseignant.es et médiateur.rices culturel.les.

Les communautés afrodescendantes et les jeunes générations qui construisent leur identité dans un espace culturel encore marqué par les héritages coloniaux ont là une belle opportunité à saisir et à exploiter en tant qu’héritiers d’une histoire qu’on leur restitue.

Souley Moutari

 

 

D'autres articles

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Entrez en contact avec nous!